Nicolas Mauré

Bottes le matin, Cravate l'après-midi

Au cours d’une promenade dans le village de Castelginest, il est   probable que vous croisiez un homme en tracteur, allant travailler au champ. Vous pouvez retrouver ce même homme, quelques heures plus tard, vêtu d’un costume, lors d’une conférence de presse à Toulouse. Etrange, n’est-ce pas ? C’est pourtant le quotidien de Nicolas Mauré, 40 ans, céréalier à Castelginest en Haute-Garonne et engagé professionnellement dans une coopérative agricole, Arterris, et au sein du Crédit Agricole Toulouse 31.

Nous découvrons Castelginest en rendant visite à Nicolas, qui nous a chaleureusement accueilli chez lui autour d’un café et d’une tablette de chocolat, pour partager ses expériences et échanger autour de ses engagements. Village aux allures de ville, nous sommes étonnées d’y trouver autant de circulation et d’infrastructures. 

Après un long parcours scolaire et des tentatives d’entrées aux écoles d’agronomie toulousaines, Nicolas s’est finalement orienté vers la production céréalière. Comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui, Nicolas sera finalement agriculteur. Après avoir suivi une formation à Paris au sein de l’Institut de hautes études de droit rural et d’économie agricole, il souhaitait trouver du travail dans le domaine de l’audit financier. Grâce à un professeur de finances qui lui a fait réaliser un audit d’une entreprise avec d’autres étudiants, Nicolas a pris goût à ce domaine. Directeur commercial, directeur financier, directeur des ressources humaines, représentant du personnel : Nicolas a pu comprendre l’organisation d’une entreprise et la stratégie mise en œuvre pour réussir son développement au-delà des chiffres et des résultats de celle-ci. Cette expérience était donc une porte d’entrée dans le monde de l’entreprise.

Faute d’emploi dans ce secteur, il changera alors d’orientation professionnelle. C’est ainsi qu’il s’installe en 2003 à Castelginest, grâce à la dotation jeune agriculteur, et prend des terres petit à petit. « Je suis passé par 17, 27, 44, 66 hectares ! » En 2010, la famille a repris une ferme de 140 hectares. « Aujourd’hui, on est sur 260 hectares sous forme de société où mon père est associé non-exploitant puisqu’il a pris la retraite maintenant et je suis l’associé exploitant. » Pour Nicolas, l’agriculture, ce n’est pas seulement une question de production mais c’est aussi une affaire de territoire. Ainsi, le nom de la société allait de soi : la « SCEA Mauré Hers et Girou » puisque les parcelles sont situées en vallée de l’Hers et en vallée du Girou.

Ferme de Nicolas

Tout a commencé à l’IHEDREA : bureau des étudiants, organisation du gala, etc. Mais d’après lui, c’est une question de hasard : « Ce n’est pas que je cherchais les responsabilités, c’est que ça s’est fait comme ça ». Au foot et au basket, il était déjà plus qu’un simple joueur ; très impliqué auprès des dirigeants des clubs de sport, ce sont eux qui lui ont proposé de s’investir plus. C’était pour Nicolas une période riche en rencontres.

Les années d’études de Nicolas ont suscité chez lui l’envie et le besoin de s’engager, et de « se sentir utile pour la société » sans vraiment savoir ni comment ni pourquoi. En effet, ses professeurs incitaient les élèves : « Engagez-vous ! Faites du syndicalisme, mais du syndicalisme intelligent et constructif. » Il faut dire aussi qu’« il y a une part de génétique » puisque son grand-père, tout comme son père, était aussi engagé en tant que président du syndicat des fruits et légumes du département, au Crédit agricole et au conseil général. Il a également été maire de la commune.  

2003

Installation en tant qu’agriculteur à Castelginest et trésorier au syndicat des JA

2004

Entrée à la coopérative La Toulousaine des Céréales en tant qu’administrateur titulaire

2006

Entrée au Crédit agricole en tant qu’administrateur d’une caisse locale

2009

– Création d’Arterris

– Président d’une caisse locale du Crédit agricole

– Administrateur de la caisse régionale de Toulouse

« Moi j’étais pas du tout parti pour faire de l’agriculture, mais à un moment donné, les choix de la vie font que ça arrive. »

Les engagements actuels de Nicolas sont nés aussi de rencontres faites dans le milieu agricole. « Après mon installation en 2003, j’ai rencontré un collègue à une réunion d’information, il était jeune comme moi, il me dit : « Viens à une réunion des JA ! » Et petit à petit, je suis allé à des réunions, j’ai trouvé ça sympa. On allait boire un canon après les réunions, on échangeait des idées, on montait des projets. » C’est ainsi que Nicolas s’est engagé en tant que trésorier du syndicat des Jeunes Agriculteurs (JA 31) « sans même [s’]en rendre compte ». Cette expérience lui a apporté le sens des responsabilités ainsi que l’importance de la confiance : les partenariats ne peuvent être pérennisés que si une relation de confiance s’installe entre les partenaires et le syndicat.

Cette hyperactivité a permis à Nicolas de participer aux négociations avec les responsables professionnels des structures qui accompagnaient les syndicats. Le syndicat des JA ayant pour mission de former aux responsabilités et d’assurer les renouvellements des générations au sein des organisations professionnelles agricoles, des partenariats se sont noués entre ce syndicat et des coopératives agricoles pour proposer aux JA des fonctions d’administrateur stagiaire.

« Moi, on m’avait identifié comme étant sérieux sur un certain nombre de sujets. » C’est ainsi qu’en 2004 Nicolas a été nommé par le président de la coopérative La Toulousaine des Céréales pour devenir administrateur, non pas stagiaire, mais titulaire. Dès le premier conseil d’administration, Nicolas a été marqué par la diversité des âges des administrateurs : « J’ai été accueilli par le doyen, qui connaissait mon grand-père. Nous, on ne se connaissait pas, mais il m’a dit un mot sympa. » D’après lui, l’intergénérationnel est important car c’est une forme d’enrichissement.

«Se lever à 4 heures pour aller dans les champs et être à 9 heures en costume, il faut le faire !»

En 2009, la coopérative La Toulousaine des Céréales a fusionné avec deux autres coopératives pour donner naissance à Arterris. Présente aujourd’hui dans 13 départements, la Coopérative Arterris regroupe 20 000 adhérentes, génère un chiffre d’affaires de près de 750 millions d’euros et emploi 1 200 salariés.

Nouvelle bifurcation : en 2006, Nicolas a été appelé pour s’engager au sein du Crédit Agricole même s’il s’était toujours interdit de « faire comme Papa » et n’avait donc jamais songé à un engagement au sein de cette structure. Il ne ressentait pas le besoin de se lancer dans une autre aventure, son emploi du temps étant déjà bien chargé. « A un moment donné, il faut tout faire, et essayer de bien le faire. » Où est l’utilité de s’engager pour faire les choses à moitié ? Nicolas a toutefois accepté la proposition : « Moi je ne sais pas dire non, j’apprends à dire non mais c’est dur. L’engagement, c’est une espèce de spirale infernale, on y prend goût, c’est bête ! Mais c’est une contrainte qui oblige dans son organisation »

C’est ainsi qu’il est devenu administrateur d’une caisse locale du Crédit agricole, puis en 2009, président de cette même caisse et administrateur à la caisse régionale du Crédit agricole de Toulouse. « Et là, c’est un autre univers, qui a ses codes comme tous les univers. On travaille sur des dossiers d’une confidentialité absolue, il ne faut pas en parler.» Nicolas a du s’habituer à cet univers comportant des enjeux économiques forts.

objetsok

Il n’est pas toujours évident d’être engagé au sein d’une structure économique. Pour Nicolas, c’est avant tout une aventure humaine qui permet d’apprendre, de comprendre, de réaliser un projet. Toutefois, cela peut conduire à des difficultés car il faut savoir assumer ses idées et ses paroles, tenir sa ligne de conduite et également savoir communiquer. « Le problème c’est que derrière, il y a de la politique, il y a tout un tas de trucs, de coups bas, de difficultés et c’est le côté moins sympa, moins rigolo et pourri mais c’est la vie, donc c’est comme ça, il faut s’en accommoder et avancer. » Cependant, le céréalier ne se laisse pas déstabiliser. Au contraire, il voit ces difficultés comme un challenge, une occasion de s’améliorer.

Pour Nicolas, l’engagement dans le domaine économique repose sur trois valeurs clefs : le courage, l’indépendance et la loyauté. Il faut accepter de prendre des risques et il faut parfois mener seul la barque. L’indépendance n’est pas que financière ou de service, mais c’est également une indépendance éthique ou morale : « Il faut être assez proche des directeurs et des salariés, tout en restattn chacun dans ses prérogatives. Cette proximité avec eux ne doit pas occulter le fait de pouvoir prendre la décision de virer un directeur quand il ne met pas en oeuvre la stratégie que nous avons choisi. » La loyauté se traduit par la prise de responsabilités au moment de l’engagement et le fait de pouvoir tenir celui-ci et répondre aux attentes. « Ce qui me plait, c’est la notion de promouvoir et de faire avancer les choses. On est dans un collectif, tout le monde n’a pas les mêmes intérêts et les mêmes enjeux, tout le monde ne voit pas la même chose, tout le monde n’a pas envie de faire la même chose, donc c’est chouette, ça permet de débattre. » 

Selon vous, quelles pourraient être les raisons initiales de vos engagements?

Au moment de votre premier engagement, que signifiait-il pour vous?

Enfin, si vous interrogez Nicolas sur le nombre de mandats différents qu’il doit assumer, il vous répondra que c’est à lui de bien s’organiser dans sa vie familiale, sur son exploitation et dans ses engagements. Il est sensible à la notion d’incompatibilité des mandats et n’envisage pas d’arrêter tant qu’il n’est « pas trop critiquable » dans son travail et qu’il « arrive à tout faire », pourquoi s’arrêter ? En plus de promouvoir son métier d’agriculteur auprès des banquiers et des commerciaux, s’engager implique une responsabilité, le devoir d’être un modèle professionnel. « Il faut simplement être assidu. C’est un des critères de sérieux et de reconnaissance dans l’engagement. » Nicolas s’est imposé des priorités : « Ce que j’essaie de faire, c’est 1 la famille, 2 l’exploitation, 3 l’engagement dans cette hiérarchie, 3 étant la plus petite des priorités ». Selon lui, « si, à un moment donné, ça se met à dysfonctionner, il faut pouvoir se reconcentrer ». Si ça ne va pas sur sa ferme, il sait qu’il peut lever le pied sur ses autres engagements professionnels : « C’est remettre le curseur au bon endroit et c’est pas forcément qu’une histoire de temps ».

Toutefois, il est parfaitement conscient que ses engagements ont parfois des conséquences négatives sur son exploitation et que ses résultats pourraient être meilleurs : « Il est évident que si je n’avais que ça à faire, l’exploitation tournerait mieux. » Mais l’important, c’est que l’activité agricole fonctionne et que l’équilibre familial soit maintenu. « On essaie de trouver un terrain d’entente dans l’organisation des choses. » affirme Nicolas en parlant de son couple. Pas facile de concilier la vie familiale avec la vie professionnelle et ses engagements ! Ils le savent : « L’hiver quand je suis plus calme dans les champs, je m’occupe plus des enfants, je fais les courses, et puis quand vient l’été, c’est mon épouse qui prend le relai. » Sa femme sait que c’est dans son tempérament de vivre à grande vitesse même si elle ne souhaite pas s’engager contrairement à la famille de Nicolas où eux sont « presque tous engagés ».

Financièrement, c’est le même constat : « Rien ne vaut votre présence sur l’exploitation, rien ne vaut l’intervention dans le champ au bon moment. » Il sait qu’il va devoir engager un salarié parce qu’il ne peut pas continuer de fonctionner à ce rythme : l’engagement apporte aussi son lot de contraintes. Il est dans « une zone d’inconfort », mais comme il le dit « c’est mon choix ! ».

« J’ai choisi l’engagement professionnel à l’engagement syndical et je ne le regrette absolument pas ! »

Nicolas a donc choisi de maintenir son engagement professionnel dans la coopérative et le Crédit Agricole. Fan d’innovations et de technologies, « en pleine révolution agricole, technologique et culturelle », l’immobilisme et les barrières l’agacent. Dans ce monde en changement, il milite au sein de sa coopérative pour faire en sorte que l’usage des innovations technologiques se répande : « Je suis convaincu que, très vite, un exploitant agricole pourra avoir son drone avec ses capteurs et ça sera plus efficace qu’un bon tracteur ! »

Quelle place occupe votre entourage dans votre engagement?

Comment qualifieriez-vous l'évolution de la part de vos engagements au regard de la situation de votre exploitation?

Nicolas ne veut pas simplement être spectateur des avancées mais bien en être l’acteur à son échelle. Après une visite à Paris dans un village de start-up, c’est le déclic : « Le président du Crédit Agricole de Toulouse a vu que ça me plaisait [l’innovation], que je me débrouillais pas trop mal dans la gestion du relationnel, et donc j’ai été désigné pour suivre le dossier du VillageByCA de Toulouse. » Le concept de start-up, c’est l’avenir pour cet agriculteur : « De pouvoir être engagé dans des structures qui donnent la possibilité de voir ça, je trouve ça génial ! »

Le monde de l’économie peut sembler complexe, mais le fait d’en faire partie, permet de comprendre ses rouages. Comme l’explique Nicolas, « tout n’est pas binaire, tout n’est pas simple. Il faut accepter de voir une réalité pas toujours belle, mais quand on comprend, on l’accepte mieux. » Nicolas regrette que certains agriculteurs ne s’engagent pas davantage dans le domaine économique. Un domaine qui, selon lui, peut parfois effrayer. C’est cependant un milieu riche en rencontres et en échanges qui lui correspond parfaitement.

Ce qui anime Nicolas aujourd’hui dans l’engagement, c’est avant tout la volonté de faire avancer les choses, mais également le plaisir de partager ses idées.

« J’essaie de trouver des solutions et d’avancer, mais pas d’avancer que pour ma pomme. »

Gravir les marches des organisations professionnelles peut sembler long et chronophage. Toutefois, cela permet de gagner en influence et en rayonnement, les gens peuvent suivre et valider vos idées. Nicolas apprécie particulièrement cette dimension de l’engagement.

« Si un administrateur vient en pointillé quand ça l’arrange, il est tout de suite identifié et décrédibilisé donc il ne sert pas à grand-chose. C’est malheureux, mais c’est logique. Celui qui est présent, il a les informations, et il a aussi la confiance de ses pairs. Si on veut pouvoir être influent et vraiment agir, il faut être assidu. » Etre influent et être crédible. Voilà deux éléments qui semblent essentiels aux yeux de Nicolas et qu’il recherche dans l’engagement afin de porter ses idées le plus loin possible. Derrière cette implication dans le champ de l’économie se cache, peut-être, une volonté d’avoir un pied dans un secteur d’activité dont il souhaitait faire son métier.

Pour vous, ça signifie quoi être engagé professionnellement ?

« Je n’aurai jamais pensé en démarrant que ça m’emmènerait là ! »

Enfin, on retrouve chez Nicolas une certaine fierté de nous faire part des projets auxquels il a contribué comme engagé. Etre influent lui permet de promouvoir les actions qui lui tiennent à cœur, tout en étant utile à la société. Il a toujours été engagé mais c’est avec le temps et l’expérience qu’il récolte les fruits de l’énergie dépensée dans ses projets

A la découverte des autres agriculteurs

Share This